jeudi 22 septembre 2016

Mon Plougrescant, un tout petit monde…

Mon Plougrescant, ce sont les huit premières années de ma vie. Et d’un coup la rupture, le retour dans mon pays natal de Dieppe vers mars 1946. Nos familles, revenues ici en tant que réfugiés, vivaient dans l’espoir de pouvoir repartir au Havre, à Toulon ou autre port de mer. Rester au pays n’était pas concevable : seul l’exil permettait l‘espoir d’une vie meilleure. Mon Plougrescant, c’était une petite enfance entre parenthèses dont il me reste des images, des sons, des personnages figés dans leur éternité.
D’abord le quartier du Roudour. Hiver comme été, les portes restaient ouvertes. On entrait dans les maisons sans s’annoncer, avec la consigne de ne pas trop aller « lever son nez »  chez les voisins.
Je n’ai guère quitté Mon copain Sentig, jusqu’à ce qu’une méningite ne l’enlève à l’âge de six ans. Je le vois toujours sur son lit de mort… Mais je me souviens aussi de nos jeux, qui tournaient tous autour de la ferme, son univers. Il parlait sentencieusement comme son père, qu’il n’avait pourtant pas connu, puisqu’il était prisonnier en Allemagne. Quand il a été question d’aller à l’école, ce qui ne l’enchantait guère, il se consolait en me proposant : « H efom d’ar skol, ha goude h efom d’evhañ pob vanh ti Saint » ‘nous irons à l’école et ensuite nous irons boire un coup chez Le Saint’. De vrais hommes, quoi !
Il y avait aussi les filles, plus nombreuses, avec lesquelles je jouais « petite maison » … Quand je partais à l’école, ma voisine Solange m‘arrêtait le matin pour faire briller mes sabots – que je m’empressais de couvrir de terre, « avec la honte ! » !
Mon univers s’élargissait parfois jusqu’à Porz Scaff, jusqu’au bourg où se trouvaient l’école, l’église et la chapelle. Nous allions à Kermerrien le dimanche rendre visite à mes grands-parents maternels, poussant parfois jusqu’à Buguélès où vivaient ma grand-mère paternelle et ma tante Rose. Il nous fallait suivre un sentier pour longer le marais de Gouermel, car la route n’existait pas encore.
Au cours de ma deuxième vie, passée à Dieppe de 1946 à 1957, j’avais le sentiment de n’être que momentanément absent – même si je ne séjournais à Plougrescant que quelques semaines chaque année. Au point de décider vers l’âge de quatorze ans ne plus parler qu’en breton à mes parents, lubie à laquelle ils ont dû se plier, et qui est devenue jusqu’à aujourd'hui un des points centraux de ma vie.


Jean Le Dû

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire