dimanche 14 mai 2017
Le glas
jeudi 19 janvier 2017
Les congres...
Été 1953. Un
premier séjour prolongé à Plougrescant !
Mon père aimait pêcher, et sur les conseils de Maï Castell Meur avait obtenu des habitants de la grande maison – aujourd’hui démolie – dite de Nina Dasti, l’autorisation de camper près du mur qui bordait le site du Gouffre.
Nous posions
alors des lignes de fond qui plaisaient aux congres. Ces horribles bestioles
étaient mises en attente dans des mares près de notre tente.
Des rares
touristes passant par là nous demandèrent de les porter à l’hôtel de Porz Hir
où, paraît-il, ils ne mangeaient pas beaucoup de poissons…
Sitôt dit,
sitôt fait, et nous fîmes connaissance de Jean Coadou, très accueillant, qui
devint aussitôt un ami. Il nous remercia à coups de punchs bien tassés
agrémentés d’histoires exotiques… Le retour à Castell Meur fut très joyeux.
Le lendemain…
il y avait à nouveau des congres !!
Françoise Lancien
Le caviar...
Enfant,
je me souviens des pancartes peintes à la main de Yves Gauther « Par ici
la mer », le ciel, la mer, et la terre, comme terrain de jeu où nous
croisions au hasard de nos courses sur les chemins quelques poules.
Les
poules d’Yves Gauther qui répondaient à ses appels quand il rentrait de la
pêche et qui se nourrissaient des restes de chaque pêche miraculeuse.
Elles
avaient un long cou qui se tendait à son appel avec un air cocasse, un air
interloqué et affamé. Elles couraient à toutes pattes, en file indienne, le
long des routes pour regagner au plus vite la ferme.
Chaque
été mon père, le premier jour de notre arrivée, allait, avec nous, dire
bonjour, saluer les visages de son enfance, les visages de Plougrescant.
Et ces
visages ne changeaient pas d’une année sur l’autre, la même attitude, le même
air droit, la même lumière dans les yeux, et cet accent si caractéristique de
Plougrescant qui cogne et qui roule comme la mer sur les galets.
Ensemble,
nous adorions faire le tour des fermes, avec à chaque fois la promesse d’un
verre pour lui et de quelques biscuits apéritif pour mon frère et moi.
Un jour nous ne sommes pas allés, comme nous le faisions toujours, chez Yves Gauther en premier, Kerever était juste à côté, et nous commencions toujours par les saluer, sa femme et lui, en premier.
En
descendant du bourg nous nous sommes arrêtés chez leur fille Lélé.
Le mari
de Lélé venait de rentrer d’un long périple en mer.
Il était
parti en Russie et il avait rapporté en cadeau à son beau père un kilo de
caviar.
Je vois
dans le regard de Jacques de la surprise, de la joie et de la gourmandise.
Nous
voilà parti chez Yves que nous trouvons, comme toujours, attablé devant un
verre de rouge dans sa cuisine.
Mon
père, ému de le revoir et trop impatient aussi, essaie avec maladresse de le
mettre sur la voie du cadeau russe.
Les
phrases échangées sont courtes, les
silences plus éloquents que les mots s’imposent à chaque nouvelle donnée :
– « La santé ? - Bonne... »
– « La
pêche ? - Pas terrible aujourd’hui, elle sera mieux demain, et le temps, il change
mais on n’ a pas à se plaindre… »
Joie profonde
d’être là, silence…
Yves
fronce les sourcils, ne comprend pas.
Jacques
s’enlise, devient tout rouge, et pose enfin la question défendue :
– « Il t’a
fait un sacré cadeau ! »
Yves,
sa casquette vissée sur la tête, continue de le regarder droit dans les yeux, son
verre de rouge à la main.
Il y
avait de la malice dans ses yeux
Il y
avait une bienveillance muette
Un silence .
Jacques
est suspendu à ses lèvres, espérant la délivrance de sa réponse…
Yves
rompt enfin ce silence prolongé et prononce cette phrase restée depuis
gravée :
– « Quoi,
cette saloperie de petits grains noirs ?… j’ai tout jeté aux
poules ! »
Plougrescant :
c’est l’éternité, l’authenticité et la lumière de ces instants partagés.
Ce sont
ces visages, ces êtres rencontrés là et qui peuplent notre mémoire commune, et
c’est aussi, là où le temps ne galope plus, mais nous entoure et nous
enveloppe.
Plougrescant
m’apaise et me ressource, comme une terre nourricière, peuplée de poules au
long cou et aux pattes agiles, de rochers et d’horizon, et d’enfants qui
courent dans les chemins.
Julie Brochen
vendredi 9 décembre 2016
Tuer le cochon
Que
raconter des souvenirs ?
Des choses
agréables, mais aussi horribles !
Le pire
pour moi : tuer un cochon ! Surtout le voir et l’entendre.
Aussi, dès
que le tueur arrivait, la première chose qui me venait en tête, m’éloigner du
lieu de la tuerie. J’attendais que le pire arrive en me bouchant les oreilles
et hop, je me dépêchais de dévaler la côte de Kermerrien et je me réfugiais chez
Françoise, notre célèbre tenancière du petit café de Gouermel, qui a fait le
bonheur de bien des assoiffés.
Au bout de
quelques minutes, j’osais me déboucher peu à peu les oreilles afin de savoir si
le crime était enfin terminé. Ouf !
Puis
arrivait le meilleur ! La confection du pâté, de la saucisse et des
andouilles. La Fête, car on se devait de distribuer aux amis et à la famille ce
qu’on appelait les dispouillou. On se
rendait, moi avec ma grand-mère chez le sacristain et à la forge du bourg.
Denise Le
Gall née Kéraudren
mardi 18 octobre 2016
Françoise de Gouermel
Je reproduis ici un article paru dans le numéro d'Ouest-France du 3 janvier 1975.
Françoise la Baraque, comme nous l'appelions, était une personne attachante comme le dit André Le Picard dans l'article. Elle vivait avec sa sœur dont elle disait qu'à sa mort "on l'enterrerait debout, comme un soldat"...
Françoise « de
Gouermel » n’est plus
Elle connut
Foujita, Rodin, Carco, Mistinguett.
La mort de
Françoise Loas, à Tréguier, a provoqué en ville et à Plougrescant une réaction
de tristesse et de nostalgie ; On la connaissait familièrement sous le nom
de Françoise de Gouermel, ce site de Plougrescant où elle a vécu. M. André Le
Picard, de Tréguier, évoque ici pour nos lecteurs des souvenirs entrés dans la
petite histoire du Trégor.
C’était une figure familière et pittoresque qui
animait ce site sauvage. Qui, dans les environs, ne connaissait
Françoise ? Dans sa cabane-bistrot, constituée par une ancienne cabine de
bains adossée à sa modeste et pauvre demeure « Françoise la baraque »
(pour certains) vivait là.
De Foujita à Francis
Carco.
Elle avait eu à Paris une jeunesse dorée et
libre, dans ce monde étrange des artistes qu’elle fréquentait. Elle avait été modèle
de peintres et de sculpteurs et vécu parmi eux la bohème heureuse
d’alors ; C’est ainsi qu’elle fréquenta le peintre japonais Foujita si en
vogue à l’époque dans sa somptueuse villa du parc Montsouris avec son beau
modèle Suzy la Rousse, aussi célèbre que lui-même ; le peintre Pascin,
dont elle était le modèle attitré, le peintre polonais Kisling, le sculpteur
Rodin, le peintre émailleur Jean Goulden, le chansonnier Martini, Mistinguett
et Maurice Chevalier, qu’elle connaissait très bien, les frères Lumière,
inventeurs du cinéma ; Francis Carco, auteur de La bohème et mon cœur.
Elle choisit la solitude
En 1934, rupture totale avec cette belle
époque. Françoise se retire dans son pays natal, choisit la solitude au bord de
la grève déserte de Gouermel, sorte d’ermitage ; c’était dans son petit
bistrot la halte bien sympathique des habitués de la baie ; le repos
devant un « pot » avant de remonter la rude côte ; les blagues pimentées
de Françoise et les nouvelles récentes dans un breton savoureux, sa langue
maternelle, qu’elle parlait à la perfection avec les familiers des environs,
cultivateurs, pêcheurs à pied, chasseurs, goémoniers. L’été, c’était le
rendez-vous de la jeunesse qu’elle aimait et comprenait. Venaient là aussi des
personnalités qu’attire le cadre unique de cette côte tourmentée : le savant
Alexis Carrel, sa femme et Lindbergh sont venus frapper à sa porte en quête de
leur petite bonne perdue un soir de fête de Saint-Nicolas à Buguélès. René
Baton, chef d’orchestre des concerts Pasdeloup ; Paul Chabas président des
artistes français ; Rolland Oudot, André Chochon, Ginette Delacour,
artistes peintres ; Marcel Cachin, qui venait à Buguélès, Bertrand Motte,
ancien député, président du Conseil général du Nord, Jean Guéhenno, de l’Académie
française ; Michel Robida, écrivain, dont la famille est une des plus fidèles
et des plus anciennes à Plougrescant. Françoise a reçu tous ceux-là qui ont
fait de notre côte leur séjour de vacances.
Intelligente e fine, elle avait le
don de s’adapter à chacun ; ses anecdotes étaient fameuses, dont elle sur
Foujita, qui l’amusait : le célèbre peintre devait au fisc un million
d’avant 39 ! La note était salée.. Foujita ne s’émut pas pour autant,
après un été passé à l’île de Bréhat avec Suzy la Rousse le couple nudiste dut
quitter l’île après bien des histoires ; puis la France… Il y revint dix
ans plus tard, la prescription étant passée. Et Foujita, en France, reprit ses
pinceaux qu’il n’avait d’ailleurs jamais quittés ; « Ce n’est pas
plus difficile que ça » constate Françoise avec un sourire
malicieux ; et de citer Renan « on peut exploiter les champs et les
mines pas les hommes.
Pour nous qui avions associé Françoise à la
baie de Gouermel depuis 40 ans, c’est avec regret et mélancolie que nous
invoquerons son image, liée à notre jeunesse envolée…
Et André Le
Picard conclut : Gouermel désormais
sans Françoise n’aura plus le même sens pour nos bons souvenirs.
Proposé par Jean Le Dû
jeudi 6 octobre 2016
Marie Castel Meur
Beaucoup de
Plougrescantais d’un certain âge ont certainement gardé le souvenir de Marie
Castel Meur. C’était une personne de fort tempérament, une grande et belle
femme avec une voix qui portait loin, très chaleureuse, colérique si elle se
sentait agressée, généreuse si quelqu’un avait besoin d’elle. La vie n’avait
pas été tendre pour elle. Elle était restée veuve assez jeune avec ses trois
garçons à élever, avec de très petits moyens. Elle habitait dans la maison du
Gouffre, non pas la maison entre les deux rochers, mais l’autre. On est obligé
de passer devant cette maison quand on va visiter le Gouffre. Si elle n’était
pas dans son champ à cultiver ses pommes de terre ou ses légumes, elle était
forcément chez elle ou devant sa maison à surveiller ses moutons. Le site du
Gouffre était entretenu par ses quelques brebis. Il n’y avait aucune ronce ni même
des ajoncs. En revanche, les bruyères prospéraient et quand elles étaient en
fleurs tout le site était rose et mauve, c’était vraiment une splendeur. Marie
n’avait peur de rien ni de personne. Il lui arrivait souvent de côtoyer des
personnes importantes. À l’époque, il n’y avait pas encore de cars de touristes
qui venaient visiter Castel Meur. Au moment des grandes marées et des tempêtes,
les « gens de l’intérieur » venaient spécialement voir le spectacle,
et beaucoup étaient conviés par elle à boire le café dans sa maison. C’est ainsi
qu’un jour elle reçut le préfet des Côtes-du-Nord : elle venait de pêcher
des ormeaux, et Monsieur le préfet lorgnait vers son panier avec un regard
plein d’envie. Avec sa générosité habituelle elle lui fit cadeau d’une dizaine
de ces mollusques. Marie Le Louarn, appelée Marie Castel Meur, connaissait tous
les bons coins pour pêcher les ormeaux, c’était son territoire ! – « Si
vous avez besoin d’un service, Marie, n’hésitez surtout pas ! ». Un
jour elle eut un problème de paperasses à résoudre qui la préoccupait beaucoup.
Mon cousin Paul Le Saux et sa femme Jeanne étaient de passage. Marie leur
expliqua qu’il lui fallait une signature importante. Ils étaient en vacances et
proposèrent à Marie de l’emmener à Saint-Brieuc voir le préfet. Rendez-vous fut
pris, et le jour venu Marie était sur son trente-et-un, ses claques du dimanche
étaient bien cirées et elle avait acheté un nouveau tablier-robe de couleur
bleu et lilas avec une belle fermeture zip
qui remplaçait les boutons habituels. Arrivés à Saint-Brieuc à la préfecture,
elle fut reçue tout de suite dans le bureau du préfet. J’ai oublié de dire qu’elle
était venue avec un panier plein d’ormeaux. Mon cousin entendait les
exclamations et les rires de l’autre côté de la porte. Au bout d’un moment, Marie
sortit avec son papier signé. Monsieur le préfet vint plusieurs fois avec son
épouse boire le café dan la petite maison du Gouffre, cela le changeait de tous
les tracas et lui changeait les idées.
Le 19 mai
1947, il s’est passé un événement extraordinaire. C’était le 600e
anniversaire de la canonisation de Saint Yves. Tout Tréguier était pavoisé, et
le pardon de Saint Yves fut fêté avec un éclat particulier. La foule était
énorme, des avocats vinrent du monde entier saluer leur saint patron ; le chœur
de la cathédrale était rempli d’évêques, et le Pape Pie XII avait dépêché son
nonce apostolique, le cardinal Roncalli, pour élever avec solennité la
cathédrale au rang de basilique. C’était énorme ! Il y eut même un timbre
sorti ce jour-là à l’effigie du saint. Beaucoup de personnes en profitèrent
pour oblitérer ce timbre sur des cartes postales avec le cachet « premier
jour » ! La procession jusqu’à Minihy est très longue, et le pauvre
cardinal qui présidait la cérémonie et devait distribuer ses bénédictions à
droite et à gauche était complètement épuisé. Il faut dire qu’il avait les
jambes un peu courtes et un problème de poids. Après la cérémonie, après avoir mangé,
il devait demander à tous ces Monsignori de l’excuser de ne pas pouvoir venir
aux vêpres. Son chauffeur lui proposa d’aller admirer la côte, et c’est ainsi
que Marie Castel Meur vit arriver devant chez elle une grosse voiture noire avec
un pavillon bizarre, celui du Vatican. – « Celui-ci doit être important ! »,
se dit-elle. Comme elle ne craignait rien ni personne, elle s’avança hardiment
vers ce petit homme très sympathique qui lui souriait. – « Hola vat !
Vous êtes venu vous promener ? Allez voir comme c’est joli. Je vais faire
du café, et au retour vous pourrez vous reposer et vous réchauffer chez moi ».
Voici donc
le monseigneur cardinal qui entre chez elle au retour de sa promenade et qui s’installe
sur le banc devant la table. Avec son accent italien, il s’intéressa à la vie
de Marie et lui posa plein de questions tout en buvant son café bien chaud. Au moment
de partir, il la bénit ainsi que sa maison en la remerciant de son accueil.
Marie était très émue, et la vie reprit son cours.
Quelques
années après, le pape Pie XII, épuisé par un hoquet qui ne le quittait pas, mourut
au Vatican. Je crois que c’était en 1962. Il y eut donc un conclave pour élire
un nouveau pape.
Le
lendemain de l’élection, Marie Castel Meur alla chercher son pain au bourg à
bicyclette comme c’était son habitude. Sur le comptoir de la boulangerie il y
avait le journal Ouest-France avec le portrait du nouveau pape : - « Oh !
Ma Doue !, c’est pas Dieu possible ! Mais moi je le connais çui-là, il
a même bu le café chez moi et il m’a même bénie ! ». Le nouveau pape
était Monseigneur le cardinal Roncalli qui prit aussitôt le nom de Jean XXIII. Ce
pape révolutionna l’église catholique avec son concile. Il supprima le latin à
la messe, par exemple, il simplifia beaucoup de choses.
Marie était
complétement bouleversée, sur le chemin du retour elle trouva sa copine Titine
Adèle Cloarec qui sortait de la messe où elle allait tous les jours. Elle
descendit de sa bicyclette pour lui raconter avec force détails et beaucoup d’exclamations
son histoire. Tante Adèle s’empressa d’aller chez Bourdonnec raconter à son
amie Gabrielle l’histoire de Marie Castel Meur. La nouvelle se répandit comme
une traînée de poudre, et Marie eut son heure de gloire. Après cela, comment
voulez-vous qu’un simple préfet ou quelque autre célébrité l’impressionne ?
Jusqu’à la
fin de sa vie Marie reçut des cartes postales de personnes passées dans sa
petite maison. Il en venait de toute la France de la Suisse, de Belgique… Les adresses
étaient quelquefois fantaisistes – Marie Le Louarn, Marie Castel Meur, Marie du
Gouffre et même Marie Mouton. Le facteur de Plougrescant devait souvent faire
un grand détour, mais Marie recevait toujours son courrier !
Jeannick Le Saux-Rémond
La communion de mon père.
Mon père est né au Havre en 1902. Ses parents étaient
très pauvres. Son père était chauffeur sur les bateaux, c'est-à-dire qu’il
travaillait dans les soutes des navire à alimenter en charbon les chaudières.
C’était épuisant, malsain, il ne voyait jamais le jour, il fallait beaucoup de
courage. Ma grand-mère, complètement illettrée, ce qui n’empêchait pas son
intelligence, lavait le linge des marins qui accostaient au port après trois ou
quatre mois de navigation. Le quartier Saint-François où ils habitaient était
le fief des Bretons du Havre. C’était très vieux, très sale, il n’y avait ni
eau, ni électricité aux étages. Ma grand-mère Françoise, appelée Francéa,
montait les seaux d’eau jusqu’au quatrième pour faire ses lessives. On peut
dire que c’était la misère ! En économisant sur tout, ils purent acheter
une petite maison à Kerbleustic. Ils se disaient que la misère du pays natal
serait peut-être plus facile à vivre que la misère du Havre, et, au moins, il
seraient au grand air.
Papa avait huit ans quand ils s’installèrent à
Kerbleustic pour une nouvelle vie. Dans le quartier Saint-François, tout le
monde parlait breton. Il fut donc tout de suite à l’aise avec ses nouveau
copains. La famille possédait une petite pièce de terre autour de la maison,
elle se mit donc à cultiver des pommes de terre, des légumes pour la soupe, des
betteraves fourragères et des navets que ma grand-mère faisait cuire dans
l’âtre dans un gros chaudron pour nourrir le cochon. Avec le restant des
économies, ils purent acheter une petite vache « pie noire ». Cette
vache paissait sur le bord des fossés. Dans toutes les familles cela se passait
ainsi, il n’y avait pas besoin d’élagueuse, tout était très propre. Avec en
plus quelques poules, Ils purent vivre presque confortablement. La vache
donnait beaucoup de lait malgré sa petite taille et ne coûtait pas cher en
nourriture. Il y avait du lait, du beurre... Toute la faille mangeait des
patates avec du lait ribot, c’était l’ordinaire de la maison. Par contre, tous
les œufs étaient vendus. En manger était considéré comme du dizurz, du gaspillage. Tous les mercredis,
Francéa prenait le char à bancs avec ses deux paniers, l’un rempli d ‘œufs,
l’autre de mottes de beurre. Elle s’installait sur la place des Halles avec ses
marchandises. Si elle ne savait pas lire, elle était imbattable en calcul
mental.
L’année de ses douze ans, le petit Édouard fit sa
communion solennelle. Quel événement ! À cette occasion, ma grand-mère,
qui voulait que son petit garçon soit « chic », fit un achat somptuaire.
Elle avait économisé sou par ou pour acheter à son fils un beau chapeau melon.
Elle, qui avait vécu en ville pensait que c’était le summum de l’élégance.
Imaginez un peu ce jeune garçon avec son beau costume un peu trop large et un peu
trop long qui devait faire du « profit » pendant deux ou trois ans et
son beau chapeau melon ! Tous ses copains d’alors, les L’Anthoën, les
Tual, les Cloarec, les Boulard étaient pliés de rire, et lui ne savait plus où
se mettre. II était vraiment mortifié. Heureusement que dans l’église les
garçons et les hommes sont tête nue ! Après la messe, il partit en courant
à la maison pendant que sa mère et sa sœur visitaient leurs tombes familiales. À
mi chemin de la maison, le petit Édouard, qui tenait son chapeau à la main, le
lança dans un talus parmi les ajoncs fleuris. Au moment de retourner à l’église
aux vêpres, impossible de mettre la main sur le chapeau. « Oh ! Ma
Doué ! », c’était la catastrophe ! La maman était bouleversée,
et pendant longtemps elle reprocha à son fils sa négligence et son manque de
soin pour ses affaires. Il est probable que le cultivateur propriétaire du
talus trouva ce couvre-chef étrange à la saison de la coupe des ajoncs, et on
peut même imaginer qu’il s’en servit sur un épouvantail pour les oiseaux !
Papa avait des remords d’avoir fait de la peine à sa
mère qu’il adorait. Pour se faire pardonner, il trouva un subterfuge. Son père,
Jean-Marie, qui savait lire, était abonné à Ouest-Éclair. À la fin de la
journée, il passait le journal à ses voisins Maï Poléon et L’Anthoën. Il y
avait un feuilleton genre Les Mystères de
Paris ou Les deux orphelines, et
papa prit l’habitude de lire à sa maman ces belles histoires tristes. Lorsqu’il
revenait de l’école, après avoir mangé sa tartine et fait ses devoirs, il
prenait le journal ; Francéa s’installait confortablement avec son tricot,
et son fils lui lisait la suite de l’histoire : elle attendait ce moment, qui
était la recréation de la journée.
Papa parlait toujours avec émotion de ces moments
bénis où il était si proche de sa mère.
Jeannick Le
Saux-Rémond
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